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Peindre les horreurs de la guerre


Le défi est audacieux à plus d’un titre et le choix d’Alexandrine Deshayes peut sembler surprenant à ceux qui découvrent son travail. Tout d’abord, pourquoi choisir la peinture à l’heure de la diversification des pratiques artistiques permise par l’apparition d’outils numériques qui produisent presque instantanément des images? Répondons tout de suite à ce point car il éclaire la démarche d’Alexandrine Deshayes. L’artiste peintre prend le temps nécessaire à la réalisation d’imposants tableaux qui sont des «objets-images» contrairement aux images numériques dématérialisées. Dans un monde où l’image est omniprésente mais fugace et éphémère, Alexandrine Deshayes cherche à pérenniser les images qu’elle crée. Chez elle, l’acte de peindre s’inscrit dans une tradition, dans une perspective historique. Mais si l’artiste cultive les références à l’histoire de l’art, son propos est, lui, résolument contemporain et même tourné vers l’avenir. Ainsi, le thème de la guerre, souvent abordé par les peintres d’histoire, reste cruellement d’actualité et c’est pourquoi Alexandrine Deshayes s’en empare.

Sans présumer des intentions de l’artiste, nous devinons que sa volonté est de susciter la réflexion sur l’omniprésence de la guerre dans l’histoire jusqu’à ce jour. Loin d’une simple condamnation de ses tragiques conséquences, son travail relève plus d’un questionnement sur les sources profondes de celle-ci et sur la capacité de l’humanité à la dépasser. A la différence des reporters de guerre dont la tâche consiste jour après jour à rapporter des faits précis, les œuvres d’Alexandrine Deshayes doivent permettre de prendre du recul sur les événements. Elle doit également composer avec la difficulté de combiner le caractère esthétique recherché dans une œuvre plastique et la représentation de scènes qui heurtent la sensibilité. C’est en puisant dans l’histoire de l’art pour réaliser ses compositions qu’Alexandrine Deshayes résout ces deux difficultés. En effet, par ses multiples références au grand genre, elle nous rappelle que le conflit et la violence sont indissociables de notre histoire et favorise ainsi une approche globale, quasi-philosophique, du problème. Cette mise en perspective de l’histoire qui s’écrit sous nos yeux est un élément qui doit nous permettre de dépasser nos émotions pour aborder l’actualité de façon plus rationnelle. Par l’étude de toiles de maîtres, elle parvient à conférer à ses compositions l’équilibre nécessaire pour montrer ce qui est immontrable. La palette est sobre et sombre, le traitement de la lumière réfléchi. Il ne s’agit pas d’atténuer l’horreur mais au contraire de mieux la penser en la saisissant à travers le prisme de la peinture.


Donner une chance de survie à l’actualité

Paul Ardenne


De l’information, André Gide disait : elle est ce qui m’intéressera plus aujourd’hui que demain. Manière polie mais implacable de signifier que rien, médiatiquement parlant, ne dure ni ne s’enracine dès qu’il s’agit de l’actualité. Un événement chasse l’autre, une émotion née de l’information courante laisse place à une autre émotion, les journaux et les magazines s’amoncellent dans nos poubelles, le cortège des faits construisant le monde tel qu’il va ne laisse que peu de traces dans notre espace mental, voire pas.

Alexandrine Deshayes, à sa façon, travaille pour la rédemption – celle des images perdues de l’actualité, condamnées à un flux incessant et à une perte à la fois substantielle (on les oubliera) et ontologique (si l’on oublie l’image d’actualité, en vérité, c’est faute qu’elle vaille quelque chose).

Cette jeune artiste normande (elle est née en 1981) conçoit en effet de la manière suivante, éminemment salvatrice, son travail créatif, depuis ses études aux Beaux-Arts de Caen : utiliser des images volées à l’actualité, qu’elle caviarde au jour le jour dans les journaux, à la télévision ou sur Internet, pour en faire le sujet de ses peintures. De vraies peintures, précisons-le. Travail d’atelier et recours au grand format, comme le veut pour l’occasion ce qui va devenir sous son pinceau une fort inattendue « peinture d’Histoire ». Une vue volée de la révolution du « Printemps arabe », du camp US de Guantánamo, de la vie des SDF dans nos cités, d’une plage de l’Espagne méridionale sur laquelle vient de débarquer un clandestin fourbu venu d’Afrique, une image d’information choisie chaque mois de l’année 2010 et appelée à servir de base à une chronique picturale du temps… prennent ici rang de représentations d’élite, de focalisations transcendées. Tirée hors du champ de sa banalité native, l’image d’actualité se découvre au passage transfigurée par l’acte pictural et le travail de l’art, elle prétend dès lors au statut d’icône. Sacralisation pour le moins inattendue.

Laissons l’artiste s’exprimer, qui dit les choses sans détour, s’agissant de ses intentions : « La première image de presse dont je me suis inspirée illustrait un article sur les ravages de l’ouragan Katrina, à la Nouvelle-Orléans, en 2005. On y voyait un enfant en pleurs… » Alexandrine Deshayes précise : « Ce qui m’a interpellée, dans cette image, c’est l’expression de la souffrance générée par l’injustice. Ma problématique est là : comment apporter une réponse plastique à mes interrogations sur les inégalités sociales ? Comment esthétiser ce qui représente un défi à toute esthétisation – l’injustice, l’intolérance, les conflits sociaux, l’expression du peuple face au pouvoir politique ? »

Terme inapproprié, décalé ou anachronique que celui de « rédemption » des images ? Non, de fait. Telle qu’Alexandrine Deshayes la retraite (la « recycle », pour reprendre un terme emprunté à l’économie durable), l’image d’actualité acquiert non seulement une deuxième vie mais aussi, au-delà même de la survie, une autonomie salutaire. Cette peinture n’est en rien formaliste, gratuite, décorative ou de plaisance. Elle n’est pas plus anecdotique. Son objectif ? Garantir cet ancrage visuel de nature à permettre au spectateur mis devant l’image une réelle imprégnation optique, sensible et réflexive.

À quelle fin encore, demandera-t-on ? Il y a chez Alexandrine Deshayes, éclatante, affirmée, assumée, une intention politique, et des meilleures, soit dit en passant. Témoigner, garder les yeux et l’esprit grand ouverts, faire de l’esthétique un combat éthique sans s’en laisser conter par les sirènes du consensus, tel est en vérité l’autre moteur de l’artiste, de l’ordre de l’engagement humaniste. « Apporter des réponses plastiques à des questionnements d’ordre politique et social », dit ainsi Alexandrine Deshayes de son œuvre, qui avertit, en militante que révulse l’inhumanité croissante du monde contemporain : « j’ai décidé de ne pas faire de choix entre ma pratique artistique et mon intérêt pour la vie politique et sociale. »

Circulez, images. Ici il y a quelque chose à voir !


Etat des lieux :

Ce projet se situe dans la continuité du travail que j’ai amorcé aux Beaux-arts dans le cadre de la préparation du Diplôme National Supérieur d’Expression plastique. C’est un projet pictural à travers lequel je m’interroge sur la manière dont les médias influencent notre vision du monde, et sur l’Art en tant qu’alternative aux images médiatiques.

L’image est omniprésente dans les sociétés occidentales, elle domine nos vies quotidiennes c’est pourquoi elle a suscité mon intérêt. Ce projet aurait également pu s’intituler arrêt sur image. Car l’idée est de ne pas se laisser submerger et dominer par le déferlement d’images médiatique, mais plutôt de tenter de stopper leur course effrénée pour me les approprier.

Mon travail est une proposition alternative aux médias de masse qui offre un autre regard sur l’actualité.  Je décontextualise des images de presse puis j’en fais une transposition picturale visant à graver dans le marbre de l’histoire de l’Art des images destinées à disparaître. Je les sors de la sphère journalistique pour les intégrer à ma démarche artistique, elles deviennent alors le témoignage pictural du regard critique que je porte sur la société.

Chronik :

Le projet Chronik est directement lié au projet État des lieux dans la mesure où il est lui aussi le résultat de questionnements sur les médias. C’est un travail qui s’inscrit dans une durée et à un rythme déterminé puisque j’ai choisi de produire une toile par mois pendant un ans. Ce projet se présente sous la forme d’une série de douze pièces, réalisées de septembre 2009 à août 2010. Chaque toile est à la fois une pièce unique qui fonctionne indépendamment des autres et un élément constitutif d’un ensemble. Ce projet est à envisager comme une frise chronologique.

Je prends donc le contrepied du projet État des lieux qui consiste à figer une image médiatique dans la forme picturale afin de la pérenniser. Ici je tente de représenter le flux médiatique. Je pose sur la toile en temps réel les informations telles qu’elles nous sont données par les médias de masse. Je travaille au rythme des médias, proposant ainsi une alternative picturale au bombardement d’images auquel nous devons faire face quotidiennement.

Ainsi l’enjeu de mes expérimentations plastiques est de proposer une transposition picturale d’évènements d’actualité qui sont, à mes yeux, constitutifs de l’histoire.


My paintig is realist and inspired by politic current.
I wonder about the impact that mass media images have on our vision of society, and about the political magnitude of Art.

Mass media images are the documentary basis of my plastic experimentations. Through newspapers, television and the Internet I pick and I archive images which represent people in various situations revealing of a social context. When I find the image which sharpens my political and aesthetic sensitivity I transpose it into painting.

This process permits me to transpose insignificant images from the mass media into lasting and imposing artistic creations. Imposing by the use of large size canvas. Lasting because when I transpose it into painting these images acquire a durability.
Mass media images are fleeting, that is why we almost forget the informations they convey.
I try to capture images that permit us to develop a critical vision of society.
Indeed I consider one of the functions of Art as a way of broadcoasting informations and ideas.

I am in search of a balance between content and form.
A content showing political and social reality through a figurative, and sometimes poetic, aesthetic.